Liberté et République

L'énergie de chacun pour tous

En finir avec les arrêts maladie

Le nouveau jour de carence sur les arrêts maladie, dans la fonction publique y compris, a donné un coup de projecteur sur des statistique étonnantes : Le Monde a recensé le nombre moyen d’arrêts maladie dans les différents ministères, et les résultats sont intrigants. Au Ministère des Sports et de la Jeunesse, les fonctionnaires n’ont en moyenne que 6 jours d’arrêts par an. Au Ministère de l’Outre-mer, c’est 23 jours.

Pour information, la moyenne est de 13 jours dans la fonction publique d’Etat et le chiffre du secteur privé –10 jours en moyenne par an en excluant les arrêts de moins de trois jours et les trois premiers jours d’arrêt- est équivalent. Des régimes différents, une même moyenne.

Comment alors expliquer des différences si frappantes, si le régime d’assurance ne joue pas ? C’est une question aussi importante qu’amusante, quand on connaît les sommes en jeu.

Il faut bien croire que les fonctionnaires du Ministère du Sport et de la Jeunesse sont tout simplement plus heureux. Alors, quand leur nez coule, ils vont travailler quand même. Ils ont choisi une carrière, quand à l’Outre-mer ils n’ont cherché qu’un gagne-pain.

C’est une réflexion sur l’école qu’inspirent, finalement, ces quelques chiffres glanés dans Le Monde (et que les journalistes émérites de ce quotidien ont repris à Wikipedia) : bien orienter les élèves, offrir à chacun le succès dans la voie qui lui est propre, voilà qui compte, au fond, plus que toutes les mesures punitives dont on assortira chaque prestation de la sécurité sociale.

Le parcours scolaire est aujourd’hui une longue sélection par l’échec qui élimine ceux qui ne sont pas considérés assez bons pour l’enseignement général, pas assez bons pour les classes préparatoires, pas assez bons pour les grandes écoles, pas assez bon pour les toutes meilleures écoles… Où est l’ouverture vers la diversité des métiers, et tout simplement la diversité de la société ? Qui dira aux élèves qu’on peut commencer à travailler à 14 ans comme Pierre Hermé, et devenir un chef d’entreprise international ? Que c’est bien mieux que d’être normalien, énarque, et finir frustré et déprimé au Ministère de l’Outre-mer ?

LR présentera bientôt ses propositions novatrices pour changer l’éducation et la formation. Stay tuned !

Très étranges 35 heures…

La scène se passe sur LCP à 19h30 mercredi dernier. Un journaliste se tourne vers l’invité, Xavier Bertrand : « Une partie de la majorité réclame la remise en cause des 35 heures. Y êtes-vous favorable ? ». Réponse de l’intéressé : « Non, car supprimer les 35 heures, cela voudrait dire supprimer les heures supplémentaires. Or, aujourd’hui plus de 9 millions de Français en font chaque mois, ce qui leur garantit en moyenne 400 euros de plus».

Je me souviens de 2007. Nicolas Sarkozy, comme tout homme politique qui a trouvé une bonne blague, la répétait sans cesse : « les 35 heures, c’est si bien qu’on se demande pourquoi aucun autre pays ne nous a piqué l’idée ! ». Il est vrai que payer 15 milliards d’allègements de charges pour avoir une économie moins compétitive, c’est fort.

Remarquez tout de même qu’aujourd’hui on fait encore mieux : on paye les 15 milliards, on en rajoute 4,5 milliards pour la défiscalisation des heures supplémentaires, et on ne peut plus sortir du système.

Encore une bonne idée que personne ne va nous piquer…

Le Sommet Merkozy, ou comment Angela m’a vendu aux Chinois

Par Karl Friedrich

Pour la cinquième ou sixième fois depuis le début de la crise grecque à l’automne 2009, Nicolas Sarkozy et ses homologues européens « viennent de sauver l’euro ». Avant même le coup de Trafalgar du référendum improvisé par Papandréou, les marchés actions avaient cru 24 heures à cette fable, les marchés obligataires une heure ou deux, avant de propulser les taux des emprunts d’Etat italiens vers de nouveaux records. En fait de sauvetage, le sommet européen du 26 octobre constitue une capitulation en rase campagne de Paris face aux thèses allemandes.

La zone euro souffre de deux maux, et c’est eux qu’il faut traiter si on souhaite vraiment la sauver. Le premier d’entre eux est, à court terme, une défiance des marchés vis-à-vis de certains Etats, qui rejaillit sur les systèmes bancaires. Le second est, à moyen terme, un déficit de croissance et un excès d’endettement, couplés à la faiblesse de la gouvernance en zone euro. Pour laisser le temps aux pays de corriger le second problème, il convient de circonscrire l’effet de contagion sur les marchés.

Seule la Banque centrale européenne, prêteur en dernier ressort, est aujourd’hui capable de jouer ce rôle. En promettant si besoin des achats illimités de dette souveraine – qu’elle réalise aujourd’hui avec parcimonie, et à reculons – la BCE pourrait créer sur les marchés le choc de confiance tant attendu. La communication est la première arme d’une banque centrale. Elle lui permet de diriger les anticipations des agents économiques avant même de déclencher sa politique monétaire ou non conventionnelle. Et le cercle vicieux qui s’est enclenché sur les marchés obligataires autour des dettes souveraines tient d’abord à la communication catastrophique des responsables européens sur ces sujets depuis le début 2010.

La BCE n’a pas vocation à régler tous les problèmes, mais son intervention permettrait de ramener le calme sur les marchés et de donner aux Etats le temps des réformes. La Grande-Bretagne, dont la situation est pire que celle de la zone euro et qui devrait en toute logique être la cible des « spéculateurs », se finance aujourd’hui à 2,5% à 10 ans grâce aux interventions massives de la Banque d’Angleterre. Elle peut ainsi mener à bien, sans la pression inutile des marchés, le programme d’austérité annoncé en 2010.

L’évolution du rôle de la BCE soulève certes un débat de fond : compatibilité avec les Traités européens, conditionnalité des interventions pour que les Etats qui en bénéficient continuent à mener les réformes structurelles nécessaires, éventuels effets inflationnistes (dont on peut douter de la réalité dans un environnement en zone euro qui est aujourd’hui déflationniste). Mais ce débat n’aura pas lieu. L’Allemagne refuse une telle intervention de la BCE. On en sait les raisons : indépendance de la banque centrale, souvenir de l’hyperinflation des années 1923-24, mais surtout volonté de « punir » les pays qui ont bénéficié ces dernières années des taux d’intérêt faibles en zone euro sans faire leurs devoirs.

La chancelière Angela Merkel a donc imposé ses vues lors du dernier sommet. On ne peut lui en vouloir : la situation lamentable des finances publiques françaises, et l’incurie des gouvernements, de droite comme de gauche, qui se sont succédé ces 30 dernières années, enlève toute légitimité à Paris en matière budgétaire. Pire, c’est sous la pression de Berlin que Paris a dû réviser en baisse sa propre prévision de croissance 2012 (de 1,75% à 1%), sur laquelle était bâti un budget ubuesque qui devait, à l’origine, permettre à Nicolas Sarkozy de renvoyer les sujets qui fâchent après l’élection de mai 2012. Heureusement, Jean-Pierre Pernaut et Yves Calvi ont oublié de le signaler à Monsieur le Président l’autre soir.

 Faute de BCE, la zone euro tente donc de recréer depuis 18 mois un ersatz, le Fonds européen de stabilité (EFSF), qui jouerait son rôle sans en avoir les moyens. Deux options sont désormais sur la table : l’EFSF garantirait les premières pertes sur les nouvelles dettes émises par un Etat, ou bien investirait dans un véhicule spécial, un SPV, chargé d’intervenir sur les marchés obligataires avec l’appui de capitaux publics et privés non européens. La liste de tous les inconvénients que soulève cette solution remplirait plusieurs pages. Mentionnons-en quelques uns :

–         des délais de mise en œuvre de plusieurs semaines, voire plusieurs mois, alors que les marchés reprochent justement à la zone euro de tergiverser depuis deux ans.

–         un alourdissement de la dette des Etats en cas de garantie de l’EFSF : à chaque fois que l’Italie voudra emprunter 100 sur les marchés, elle devra par ailleurs emprunter 20 ou 25 auprès de l’EFSF pour acheter des obligations du Fonds européens qui serviront à garantir les nouvelles obligations italiennes.

–         la création d’un marché de la dette à deux vitesses. Supposons que l’EFSF garantisse les nouvelles dettes italiennes, mais pas les belges. Un investisseur ira naturellement acheter des emprunts d’Etat italiens, le cas échéant en vendant les obligations belges qu’il détient. Pas sûr que cela plaise à la Belgique.

Il s’agit de sujets techniques. Ils ne pèsent pourtant pas lourd face aux conséquences politiques du sommet. Plutôt que d’en appeler à la BCE, la zone euro préfère s’en remettre, dans l’option du SPV, à des capitaux publics étrangers, chinois ou japonais. Comment imaginer que la Chine ou le Japon ne réclameront pas des contreparties s’ils investissent dans ce véhicule ? En voilà deux exemples :

–         Pékin pourrait réclamer d’obtenir le statut d’économie de marché à part entière auprès de l’Organisation mondiale du commerce avant l’échéance prévue de 2016, ainsi que la levée de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine, décidée après la répression de 1989. On aimerait bien savoir comment Nicolas Sarkozy ou François Hollande justifieraient auprès des électeurs cette nouvelle ouverture aux produits chinois, tout en vantant dans le même temps la nécessité de réindustrialiser la France et de protéger l’Europe à ses frontières.

–         Tokyo est intervenu de manière unilatérale sur le marché des changes le 31 octobre pour mettre fin à l’envolée du yen. Le mouvement était prévisible, pas son timing, qui intervient quelques jours avant le sommet du G20 des 3 et 4 novembre à Cannes où les questions de changes et d’interventions coordonnées sont d’ordinaire traitées. On voit assez bien se dessiner une ligne de négociation possible pour le Japon : je suis prêt à aider la zone euro, mais laissez-moi manipuler ma monnaie.

Angela et Nicolas n’ont pas sauvé l’euro. Ils ont juste commencé à vendre la souveraineté de l’Europe aux intérêts étrangers. Au nom du sacro-saint principe d’indépendance de la BCE. Je n’ai pas envie de mourir pour ce genre de principes.

Karl Friedrich

LR is back !

Après quelques temps de silence, voici venu le temps de redonner à nouveau de la voix ! De rassembler nos énergies ! L’année 2012 arrive à grand pas ; année qui, crise mondiale ou non, sera décisive sur le chemin de la France : il lui faudra choisir entre un endormissement coupable ou le sursaut.

La monnaie unique est peut-être sauvée ; la France ne l’est pas. Elle accuse, à côté de déficits publics alimentant une dette bientôt égale à son PIB, un déficit commercial récurrent  qui indique notre faible compétitivité, notre dépendance à l’argent extérieur… La France vit à crédit. Elle vit à crédit malgré des prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du monde, et il y a fort à parier qu’elle continuera ainsi un temps même si, comme il est prévisible, de fortes hausses d’impôt sont décidées.

D’évidence, les hausses d’impôt ne favoriseront pas l’activité. Dans un monde déjà morose, la France est menacée de récession ; la récession comprimera les rentrées fiscales, provoquera de nouvelles dépenses, et compromettra enfin un peu plus la santé de nos finances publiques.

La voie est étroite pour relancer une dynamique française : améliorer la compétitivité sans baisser les impôts, réduire le déficit sans les augmenter. Elle n’en existe pas moins, mais au prix de réformes courageuses : renoncer aux 35 heures, transférer la fiscalité de la production de richesses vers la consommation, réformer le droit du travail, diminuer le train de vie des administrations publiques, éliminer les trappes à pauvreté, relancer une politique industrielle avec les économies faites.

Ces solutions sont connues et largement documentées. Mais le déclin ne commence-t-il pas, justement, lorsqu’on n’a plus le courage d’appliquer le remède, alors même qu’on le connaît ?

Que nous proposent aujourd’hui les candidats à l’élection présidentielle, face à ce défi un peu plus difficile à surmonter chaque année qui passe ? Il semblait un temps que François Hollande eût un programme, celui du parti socialiste, mais il pense désormais plus habile de ne pas en avoir. François Bayrou critique le programme que François Hollande n’a pas. Nicolas Sarkozy trouve responsable de ne pas penser à l’après 2012 –vous aussi ?

Une voix doit se faire entendre pour exiger des solutions à la hauteur du temps. LR est de retour !

Le bureau de Liberté et République

Pour une nouvelle politique de l’éducation

« Le poids des générations passées pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants ». Les manifestations lycéennes et étudiantes des quinze dernières années illustrent la phrase de Marx : en 1994, contre le Contrat d’Insertion Professionnel (CIP), en 2005, pour le vieux baccalauréat, en 2006, contre le Contrat Première Embauche (CPE), en 2008, contre la réforme de Xavier Darcos, ou encore cette année contre la réforme sur l’autonomie des universités. Education nationale, morne plaine : où est « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » ?

Tout le monde sait de quoi il s’agit : la baisse du niveau depuis dix ans – 12% des élèves ne savent ni lire, ni écrire, ni compter à l’entrée au collège -, l’augmentation des échecs – 150 000 élèves quittent chaque année l’école sans diplôme ni qualification –, la montée de la violence – 80 000 actes signalés chaque année, la bérézina de la première année de faculté, la défaillance de l’ascenseur social (depuis 1976, la proportion d’enfants d’ouvriers accédant aux grandes écoles s’est réduite ; ils représentaient 11 % des titulaires du bac scientifique contre 5 % aujourd’hui).

La France attend un acte politique et un projet visionnaire. Elle ne veut plus d’un bricolage. Elle ne veut pas d’une énième réforme de l’université, ni d’un aménagement administratif ou technique. On pourra créer toutes les ZEP que l’on veut, on ne répondra pas à son problème. Dégraisser le mammouth, lutter contre l’absentéisme des enseignants, revaloriser la filière professionnelle, sauvegarder la voie littéraire… Toutes ces intentions ne répondent pas à l’exigence de la situation actuelle.

Pas de projet éducatif sans projet politique. C’est la leçon de Jules Ferry. Créer une conscience nationale, unifier la langue, faire des Auvergnats, des Bretons et des Corses un seul et même peuple, tel était le projet éducatif de Ferry pour répondre à la nécessité politique du moment : enraciner la République. Ferry a accompli sa mission. A notre classe politique d’accomplir la sienne et de réensemencer son époque. L’enjeu est de réaliser au XXIè siècle les promesses non tenues de Jules Ferry. Le XXè siècle a réussi la massification du système scolaire. Il s’agit aujourd’hui de le démocratiser.

Les temps ont changé : l’esprit de l’époque n’est plus franco-français. Le monde sonne à la porte : l’intégration des enfants de l’immigration africaine, maghrébine ou asiatique est devenue un sujet incontournable. L’afflux de ces cultures interroge l’identité nationale et le projet éducatif : qu’est-ce qui est non-négociable dans la culture que nous voulons transmettre? qu’est-ce qui est à transformer ?

« Il faut que les gouvernements s’appliquent à redonner aux hommes ce goût de l’avenir qui n’est plus inspiré par la religion et l’état social » (Tocqueville).  Si l’éducation ne devient pas la priorité, aucun des problèmes essentiels qui se pose à notre pays ne pourra être résolu, ni l’intégration des jeunes générations, ni la paix sociale dans les banlieues, ni la compétitivité de la France.

Trois voies s’offrent à nous. Trois films sont sortis ces dernières années qui posent crûment le problème éducatif et indiquent les scénarios possibles: La journée de la jupe, Entre les murs, L’Esquive. Le premier est désespérant ; le second est inquiétant ; le troisième est lumineux. Quel scénario allons-nous choisir pour notre avenir?

1) Former des générations optimistes

La querelle entre les pédagogues et les conservateurs est stérile. L’objet de l’éducation est évidemment la transmission. Toute société veille à accueillir la nouvelle génération dans un monde commun : elle lui lègue un héritage, un patrimoine, des savoirs. C’est pour les élèves que l’école existe et non l’inverse. C’est pourquoi l’école n’a pas pour vocation d’exclure. Si on croit dans le potentiel de chaque enfant, si on aide les jeunes à se fortifier, si on accompagne leurs projets, alors assurément on aura des hommes et des femmes de caractère, de convictions, et d’idéaux.

« Je déteste tout ce qui ne fait que m’instruire, sans augmenter mon activité ou l’animer directement », disait Nietzsche. Plus que jamais, le temps des « antiquaires » est révolu. Dans un monde surinformé, l’enjeu est de transmettre un savoir vivant, qui fait sens,  qui inspire les hommes d’action, qui établit un pont entre le passé et le présent. L’académisme est la cause de l’échec de beaucoup de jeunes.

Internet est une révolution pédagogique en soi, dont tous les effets n’ont pas encore été pensés. Les nouvelles technologies bouleversent l’accès au savoir, la relation à l’écrit, le rapport au temps. Le professeur n’a plus le monopole du savoir. Le temps long de la formation a fait place à l’immédiateté. L’accélération du temps accroît l’impatience des élèves. Google, Youtube et Wikipedia modifient l’usage de la lecture et les temporalités d’apprentissage. L’école, lieu de transmission du savoir, est profondément affectée par ce changement de paradigme. Ses missions doivent être évaluées à l’aune de ce changement de paradigme : comment s’orienter dans les savoirs ? comment hiérarchiser les connaissances ? Le rôle de médiateur du professeur est essentiel aujourd’hui. Le sens de la transmission n’a jamais été plus nécessaire : encore faut-il redéfinir la nature du métier d’enseignant.

Le monde du travail ne peut plus être considéré comme un épouvantail. Il faut inventer une continuité heureuse entre l’école et la société. Il ne s’agit pas de « vendre » les jeunes à l’entreprise, mais de leur donner envie de s’intégrer au monde, de se lancer à son assaut. La fonction de l’école n’est pas de protéger les élèves de la société, mais de leur donner les instruments pour la comprendre et la transformer. Cela n’est possible que si les savoirs perdent leur caractère académique, si le champ du savoir est ouvert à des disciplines nouvelles et à des flexibilités fécondes. L’accès au monde du travail est préparé si l’école transmet les valeurs de la vie : le courage, la générosité, la persévérance, l’opiniâtreté, le sens du collectif, le dépassement de soi.

2)      Transmettre une identité nationale positive

Il y a un bonheur d’être français, d’appartenir à un grand pays qui reste une référence dans le monde. Aucun pays ne peut persévérer dans son être s’il n’a pas la conviction qu’il exprime une singularité heureuse pour le monde.

Dans le film Entre les murs, lorsque l’enseignant lui dit qu’elle est française, la jeune Esmeralda répond : « Je suis française, mais je ne suis pas fière de l’être. »

Cette phrase est un appel au secours qui révèle une fêlure, une difficulté à exister et à adhérer à son pays. Comment parler à ces jeunes issus de l’immigration ? Quelles réponses l’institution peut-elle leur apporter ?

Trois priorités se dégagent : un enseignement positif de l’histoire, l’amour de la langue, une politique audiovisuelle ambitieuse.

La mission de l’école est premièrement d’inculquer à tous les élèves qu’ils sont tous des citoyens à part entière appelés à écrire les nouvelles pages de notre pays. C’est dans cet esprit que l’enseignement de l’histoire joue un rôle fondamental. Dans aucune autre discipline, l’académisme ne fait autant de mal. L’histoire de France n’est pas un long fleuve tranquille. C’est la lente formation d’un pays qui s’est construit à travers ses tâtonnements, ses contradictions, ses échecs et ses réussites. « Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés » (Braudel). L’enseignement l’histoire plonge dans les fondations et les profondeurs de la nation. A cette aune, l’enseignement de plusieurs périodes qui sont au cœur des désunions française doivent faire l’objet d’un réexamen approfondi (par exemple, la période de l’Occupation, la colonisation et la décolonisation…). Pour pouvoir être généreusement tourné vers le reste du monde, un pays doit être apaisé concernant son histoire et son identité.

Deuxièmement, un bon usage de la langue est la condition indispensable de l’apprentissage des autres matières. Elle rend aussi possible l’intégration. L’amour de la langue s’apprend dans les grands textes : Montaigne, Molière, Racine, Rousseau, Stendhal sont des professeurs d’énergie et de beauté. « Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant » (Hugo).

L’enseignement des classiques n’est pas négociable. « Les courants classiques reviennent à l’ordre du jour et sont, paradoxalement, l’élément révolutionnaire du futur. Le très ancien est l’avenir. Il est ancien et nouveau simultanément, il prendra, tout en demeurant le même, de nombreuses formes qui surprendront » (Alain Robert Coulon, Le sherpa et l’homme blanc).

Encore faut-il trouver l’inventivité pédagogique pour transmettre le goût de ces oeuvres à des publics hétérogènes. L’ennui se vend mal. Comment transmettre le goût de la langue dans les cités ? Le théâtre est une catharsis. En faisant jouer Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, l’enseignante dans le film L’Esquive canalise la « libido » de la parole des élèves. Une institution a donné l’exemple. L’Opéra de Paris a initié un projet inédit :  Dix mois d’école et d’opéra (documentaire de Maurice Tanant). Rarement des jeunes exclus de la culture sont mis en rapport avec une institution d’élite. En sortant les jeunes de leurs quartiers, en les faisant participer à une aventure artistique de qualité, les initiateurs de ce projet ouvrent des horizons à ces jeunes et leur permettent de se construire. Ils n’ont pas pour but de créer des esthètes ou des consommateurs d’art, mais de faire des citoyens ; les élèves recrutés dans des écoles, collèges et lycées difficiles visitent l’opéra et font connaissance de tous les corps de métier, ils assistent à des représentations de danse et de spectacle lyrique et travaillent eux-mêmes à un projet de spectacle. Cette expérience est à généraliser avec tous les théâtres et les opéras.

Troisièmement, l’éducation est intimement liée aux medias, et notamment à la télévision. Il n’y a pas de politique de l’éducation sans une vision politique de la culture. « Un peuple sans goût, sans initiation aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, est un peuple prêt à croire que la télévision offre des produits de qualité, entre deux publicités » (Brighelli). La télévision est aujourd’hui l’un des principaux lieux où circulent les idées. Le politique ne peut plus déserter un espace essentiel pour la formation de l’esprit public. Une refonte de l’audiovisuel public est indispensable. Comment est-il possible qu’une chaîne « éducative », France 5, puisse consacrer autant de temps à des tours operator touristiques, à des documentaires animaliers, et occulter les chefs d’œuvre et les grands hommes ? France 5, chaîne culturelle et attractive, pourrait avoir une double vocation : encyclopédique, pour contribuer à l’instruction populaire, et politique, pour construire une mémoire historique.

3)      Ouvrir le système éducatif

L’école est la clé de voûte du système républicain. Mais républicanisme ne veut pas dire fixation archaïque à la IIIè République. L’école n’a plus besoin d’être uniformisée pour être républicaine. Après avoir acquis sa maturité par le mouvement centrifuge de Jules Ferry, l’école peut répondre au défi de l’époque par un mouvement centripète.

Aujourd’hui, l’Education nationale est comme la statue de Glaucus dont parle Rousseau dans la préface du Discours sur l’origine et les fondements  de l’inégalité parmi les hommes : « Semblable à la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à un dieu qu’à une bête féroce, l’âme humaine a pour ainsi dire changé d’apparence au point d’être méconnaissable ». Lorsqu’on veut aborder la question de l’Education Nationale, il se passe en effet quelque chose d’inouï qui ressemble à une mêlée de rugby. Il y a tant d’acteurs, qui recourent à  tant d’intimidation et de mauvaise foi qu’on ne sait plus comment introduire le ballon et que le jeu est rendu impossible. La question se pose : la mêlée est-elle encore possible ? peut-on réformer le système de l’intérieur ? L’Etat – l’arbitre – doit intervenir et prendre ses responsabilités. Il n’est pas suffisant de constater les défaillances du système. C’est la « bonne santé » du système qui est en cause. L’école est en France fondamentalement un lieu anxiogène à tous les niveaux : anxiété des élèves et de leurs parents, anxiété des professeurs et de l’administration, anxiété de la société. Les causes en sont multiples : horaires écrasants, programmes surchargés, académisme…

Dans les années 1980, la France a été interloquée en découvrant le caractère pathogène du système scolaire japonais : après leur journée scolaire, beaucoup d’élèves japonais repartaient dans une autre école, voire dans un internat pour parfaire leurs études. Dépressions, vague de suicides : la pression sociale exercée par l’école japonaise était telle que le gouvernement a essayé d’enrayer ce phénomène en diffusant largement un clip pour exhorter les jeunes à ne pas se suicider. Il est très surprenant de voir à quel point la France a pris le visage du Japon. De nombreux élèves prennent des cours particuliers après leur journée scolaire, compensent leur anxiété par la prise d’alcool ou font des tentatives de suicide (le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans en France, derrière les accidents de la route).

Le caractère anxiogène du système éducatif implique une refondation. Si le politique, comme le dit Platon, est l’art du tissage, l’enjeu est aujourd’hui de tisser l’ancien et le moderne, l’Etat et la société civile. Dans le cadre de l’éducation, Ferry a tissé avec l’Etat « la chaîne » de l’instruction publique. Il faut désormais tisser « la trame » avec la société civile en libéralisant l’école. Si « la source désapprouve toujours le trajet du fleuve » (Bachelard), le fleuve sait qu’il a besoin de tous les ruisseaux, de toutes les rivières, de tous les affluents. En d’autres termes, la liberté de l’école implique l’arrivée de nouveaux acteurs.

La question de l’Education Nationale est la question de la sortie d’un système. C’est par exemple la question que s’est posée Bach pour sortir du système polyphonique, Mozart du clavecin tempéré, ou Beethoven du concerto mozartien.

Cette sortie du système n’est possible que si l’Etat renonce à son monopole. Non content d’avoir la main sur le service public, il a arrimé presque tout l’enseignement privé à son système : mêmes disciplines, mêmes quotas d’heures, mêmes examens, même formation des maîtres. On parle beaucoup de l’autonomie des universités. Mais l’urgence est l’autonomie du privé. Que des écoles expérimentales naissent, que la société civile retrouve l’initiative, que cent écoles fleurissent !

Quant au secteur public, la première question concerne les chefs d’établissement. Si on souhaite vraiment l’autonomie des lycées, il faut d’abord penser l’autonomie du chef d’établissement. Il ne peut plus seulement être la courroie de transmission du rectorat. Un chef d’établissement qui ne peut pas se battre pour son établissement n’a aucune crédibilité.

Dans cette perspective, il est d’abord nécessaire qu’il soit véritablement formé au management et à la direction des hommes. La Journée de la Jupe montre la nécessité d’avoir des personnalités d’autorité avec des équipes soudées pour faire face à des situations problématiques. Cela passe par des formations nouvelles, par exemple à la communication non violente, ou aux questions religieuses dans les établissements concernés par la question. Pourquoi ne pas introduire du coaching pour accompagner les chefs d’établissements dans leur fonction ? On peut aussi envisager qu’ils ne sortent pas du sérail, qu’ils puissent être recrutés dans le secteur privé. Est-il par ailleurs possible de considérer que le statut de fonctionnaire mette à l’abri, en toute impunité, des personnes incompétentes ?

Il est aussi urgent de répondre au sentiment d’abandon des enseignants, régulièrement attaqués, même par les pouvoirs publics. Quand il s’agit de l’avenir du pays, on ne peut résumer les problèmes de l’éducation en termes comptables. Un pacte de confiance entre la nation et les enseignants doit être établi pour mieux les reconnaître, pour mieux les former, pour introduire plus de mobilité dans leur carrière, pour revaloriser leur métier (par exemple, la création d’un service de reconversion…).

D’autres questions doivent être posées : un service civique ne pourrait-il pas accueillir les élèves asociaux ? La rédaction des programmes ne doit-elle pas être ouverte à des intervenants extérieurs au système éducatif ? Chaque département doit avoir une Ecole de la deuxième chance.

On peut aussi créer une agence de l’innovation en matière pédagogique avec des entreprises de communication.  Des « mécénats pour l’école » peuvent être créés pour sponsoriser les collèges et les lycées. Le mécénat est l’effort de la nation entière pour tirer vers le haut les établissements en difficulté. – Refuser la débâcle.

Assurément, la réforme de l’Education nationale devra être précédée d’Etats Généraux. L’objectif est de susciter un grand débat sur l’éducation en réunissant tous ses acteurs, en débouchant sur un diagnostic partagé, des finalités acceptées, des réformes négociées et une mobilisation de tous dans la durée, à partir de plusieurs questions : quelle société voulons-nous construire ? quelle école pour le XXI- siècle ? qu’avons-nous à transmettre ? comment répondre aux attentes de la démocratie française ?

La gauche a été capable de libéraliser les ondes dans les années 1980. Les nouvelles radios ont exprimé la voix de la société civile, multiple et créatrice.

A l’instar de ce qu’a fait la gauche pour les ondes, le gouvernement actuel doit prendre ses responsabilités et faire de la libération de l’école l’acte fondateur d’une politique de civilisation.

Charles Piketty

Martine Aronowicz

La France dans Le Monde


Ceux qui lisent Le Monde savent que, pour concilier neutralité et liberté d’expression, le journal ouvre sa rubrique « débats » à tous les points de vue. C’est ainsi, par exemple, que toute la diversité des opinions sur le projet présidentiel d’une Maison de l’histoire de France peut être mise en valeur : «

– Point de vue n° 1 :
La Maison de l’histoire de France est un projet dangereux
Une conception aussi étriquée et rétrograde est inacceptable.
– Point de vue n° 2 :
Toute une histoire !
La Maison d’histoire de France ne peut dissimuler la conception réactionnaire du pouvoir de Nicolas Sarkozy et sa finalité populiste.
– Point de vue n° 3 :
La Maison de l’histoire de France, l’avant-poste de la présidentielle ?
Un projet qui demande de la liberté et du temps. Le temps de l’histoire surtout. »

S’il y en a qui doutent encore de l’impartialité de tout cela, lisez l’introduction du journaliste :

« La Maison de l’histoire de France devrait s’installer en 2012 sur le site parisien des Archives nationales. Cher à Nicolas Sarkozy, ce musée consacré à l’histoire de France est voué à être un « projet fédérateur au service de l’histoire ». Pourtant, plusieurs chercheurs dénoncent un projet dangereux qui révèle une vision étriquée et rétrograde inacceptable. En effet, ajoute François Loncle, la Maison d’histoire de France ne peut dissimuler la conception réactionnaire du pouvoir de Nicolas Sarkozy et sa finalité populiste. Selon lui, la politique historique de Nicolas Sarkozy vise à justifier et promouvoir une nation française homogène et monolithique. C’est un avant-poste de la présidentielle, conclut Vincent Duclert, ce qui augure mal de la réussite de ce projet qui demande au contraire de la liberté et du temps. Le temps de l’histoire surtout. »

Débat ? Non, mais une dissertation avec son implacable conclusion. Alors soyons généreux, donnons la réplique dans ces colonnes!

HB

L’Europe, un autre monde…

Il semble que dans toutes les économies développées on s’inquiète de relancer la croissance après deux ans de ralentissement économique. On emploie en général des armes bien connues : qui une politique de change offensive, qui des stimulations à l’investissement, qui des programmes d’infrastructures.

Mais tout cela est bien trop commun pour l’Union européenne, qui a décidé plutôt… d’augmenter la fiscalité sur l’investissement dans les PME ! Le détail des mesures sur le site de la Tribune: http://www.latribune.fr/vos-finances/impots/produits-de-defiscalisation/20101008trib000557171/la-capacite-d-investissement-des-fonds-fip-et-fcpi-bridee.html

Pour ceux qui aiment l’humour noir, vous pouvez jeter un œil à ce que dit le site officiel de la législation européenne sur l’investissement dans les PME :
http://europa.eu/legislation_summaries/enterprise/business_environment/n26112_fr.htm, et qui aurait pu donner à notre gouvernement le goût de résister un peu…

 

HB

Philippe Nemo : « Une grande part de la pensée économique moderne sort de l’École de Salamanque composée de théologiens »

Ci dessous un article de Philippe Nemo, paru sur le site Par Le Temps d’y Penser

Le libéralisme est une doctrine complexe mais cohérente. Pourtant, en France, elle est presque systématiquement caricaturée. Ceux qui forgent l’opinion en donnent une vision à la fois partiale et partielle. Cette école de pensée est pourtant le produit d’une réflexion subtile, riche et foisonnante inextricablement liée à la culture de l’Europe. C’est en grande partie à elle que ce petit continent doit son essor fulgurant et unique dans l’histoire de l’humanité. Fort logiquement ce pan entier de l’identité culturelle et politique européenne est indissociable du christianisme qui a structuré notre continent depuis mille cinq cents ans ! Pourtant ce lien est très rarement évoqué et même connu de ceux qui font l’opinion : non seulement dans les médias, les institutions politiques, les universités mais également et paradoxalement au sein même de l’Église catholique.

Prenant acte de ce paradoxe, Le Temps d’y penser a souhaité y voir un peu plus clair et recueillir l’avis du professeur Philippe Nemo – historien des idées politiques, professeur de philosophie politique et sociale à ESCP Europe, catholique et libéral assumé – sur les liens historiques et organiques qui existent entre identité européenne, libéralisme et christianisme.

Le Temps d’y Penser : Dans beaucoup de pays, le libéralisme fait l’objet d’un consensus positif, tandis qu’en France, on a coutume de placer les libéraux à droite. Et même à droite, il n’est pas revendiqué par beaucoup. Pour votre part, où le situeriez-vous ?

Philippe Nemo : Il n’est ni à droite ni à gauche, si l’on prend « droite » et « gauche » au sens où Karl Popper entend ces concepts, c’est-à-dire comme les deux ennemis symétriques de la « société ouverte ». Le libéralisme, ou, pour mieux dire, la démocratie libérale, constitue un troisième paradigme, impliquant une toute autre vision de l’ordre social. Le problème est que les démocraties électives engendrent toujours une bipolarisation. De ce fait, historiquement, les libéraux ont dû s’allier, selon les circonstances, avec la droite ou avec la gauche pour atteindre une majorité et participer aux gouvernements. Aujourd’hui en France, ils ne peuvent évidemment s’allier avec la gauche, qui est toujours marxisante et quasi-collectiviste. Ils sont donc alliés à la droite, mais en position bien inconfortable, puisque une bonne partie de la droite française est étatiste et même quasi-socialiste, héritage, sans doute, de l’alliance historique qui s’est nouée dès Londres et Alger entre De Gaulle et les forces de l’ex-Front populaire.

Quant à moi, si vous voulez savoir si je me considère de droite, je vous répondrai qu’avant tout je suis un homme civilisé, modéré, persuadé que le droit doit réguler les relations sociales, puisqu’il permet de gérer le pluralisme sans conflit. Et je sais que les civilisations modernes se sont développées au moyen d’un ensemble de libertés, politiques (la démocratie), intellectuelles (la liberté de pensée et d’expression) et économiques (le marché). Ainsi je ne puis être ni de droite ni de gauche, familles politiques qui récusent tout ou partie de ces libertés. Il se trouve qu’avec ces idées, au début de ma vie, j’aurais été classé « centriste » (comme l’ont été, en leur temps, les « républicains indépendants » de Giscard). Or, sans que j’aie changé mes convictions d’un iota, je me retrouve désormais, aux yeux de certains, à la droite de la droite ! L’explication – qui surprendra les hommes de votre âge – est que le paysage politique français s’est extraordinairement déporté vers la gauche depuis trente ans, à la faveur d’une sort de « dérive des continents » dont il faudrait analyser en profondeur les causes (je suggère, pour lancer cette recherche, de chercher en premier lieu du côté de l’école, caractérisée en France par le monopole de l’Éducation nationale qui appartient intégralement à la gauche, et des médias, entièrement investis par la gauche, eux aussi, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore depuis 1981). En tout cas, je ne suis certainement pas très à droite, puisque mon idéal politique se situe, mettons, entre Angela Merkel et Tony Blair… Je serais même à peu près content si la France était gérée selon la philosophie politique des démocrates américains. Mais je suis consterné de constater que la droite française parlementaire, c’est-à-dire l’UMP, est, sur la plupart des questions économiques et sociales, beaucoup plus à gauche que Tony Blair ou Barak Obama ! Tel est le problème français.

Le Temps d’y Penser : Vous pensez que nous sommes dans un pays socialiste ?

Philippe Nemo : En somme, oui. La France est devenue socialiste, et ce qui est terrible, c’est qu’elle ne le sait pas. On l’a rendue socialiste sans le lui dire (c’était plus facile). Prenons l’exemple des retraites. La retraite par répartition est par essence un système socialiste qui repose sur la négation de la propriété privée. Pendant longtemps, la plupart des gens, en payant chaque mois leur cotisation retraite, ont cru qu’ils « mettaient leur argent de côté », et qu’ils le retrouveraient le moment venu, peut-être augmenté d’intérêts… Démarche normale d’anticipation et de sagesse qu’on a toujours eue dans les sociétés libres, l’autre mesure sage étant d’avoir des enfants et de garder la famille unie. Avec la crise actuelle, ils prennent enfin conscience qu’en réalité ils ont donné purement et simplement leur argent à la collectivité qui l’a déjà dépensé. Ils n’ont obtenu, en échange, qu’un droit de tirage théorique sur une richesse virtuelle, qui n’existe pas encore. Or ils se rendent compte aujourd’hui que l’existence de cette richesse est hautement problématique, puisqu’elle ne sera créée que si les jeunes générations sont assez nombreuses et riches pour cotiser à leur tour au même niveau et si – ce qui, là encore, n’est nullement assuré, surtout si un nombre croissant de nouveaux cotisants sont d’origine étrangère – elles veulent bien payer pour eux comme eux-mêmes ont payé sans discuter pour la génération antérieure. Le système des retraites repose ainsi, en définitive, sur l’idée que rien n’est à personne, que la richesse est collective, que les gens ne travaillent que pour remplir une caisse commune qu’il revient aux maîtres politiques d’utiliser à leur gré. Si cela n’est pas du socialisme, qu’est-ce donc ?

Si l’on avait explicitement dit aux Français qu’on les privait de leur propriété, peut-être auraient-ils réfléchi. Mais on ne le leur a pas dit, et maintenant, ils sont pris dans le système. Leurs mentalités ont été formatées par lui. Ils se sont habitués à l’idée que leurs pensions, et par extension leurs revenus, dépendent de l’instance politique, quitte à agir sur celle-ci, le cas échéant, par la force, avec grèves, manifestations, destructions, menaces… Nous sommes bien en plein socialisme, s’il est vrai qu’une des différences fondamentales entre socialisme et libéralisme est précisément que, dans le second système, les revenus dépendent de la place qu’on occupe sur un marché qui fonctionne selon des lois anonymes et ne veut ni du bien ni du mal à quelqu’un en particulier, tandis que, dans le premier, ils sont intentionnellement donnés ou retirés à chacun par l’instance politique centrale. D’où le fait que les sociétés libérales, contrairement à ce qu’on dit, sont en général pacifiques socialement (voyez l’exemple des États-Unis), alors que, plus une société est socialisée, plus la lutte pour le pouvoir y devient vitale et donc violente. C’est ce même formatage des mentalités par notre « modèle-social-français-que-le-monde-entier-nous-envie » qui détermine la suite de l’histoire pour les prochaines années. Par peur de ne pas avoir des retraites du niveau qu’ils attendaient, les Français vont trouver normal que l’État aille se servir partout où « il y a de l’argent » pour abonder les comptes déficitaires, par exemple en créant de nouveaux impôts sur les « riches ». Pourtant, en quoi ces « riches », qui ont payé déjà les impôts les plus lourds du monde, sont-ils concernés par la retraite des assurés sociaux qui ne sont ni leurs frères, ni leurs fils ni leurs cousins ?

Ainsi, on a presque complètement aboli le système, moral en lui-même et éprouvé par les siècles, selon lequel chaque être humain doit être responsable de lui-même, travailler à la sueur de son front, assumer lui-même son présent et son avenir – sauf s’il en est incapable parce qu’il est enfant, vieillard ou impotent. On a fait comme s’il était normal d’être dépossédé de sa responsabilité et de ses biens et de remettre à une puissance tutélaire les décisions essentielles au sujet de son avenir et de celui de sa famille. On est donc en train de tuer un certain idéal de la vie humaine libre.

Le Temps d’y Penser : Et selon vous, cet idéal d’homme libre est un idéal chrétien…

Philippe Nemo : Oui, et voici comment j’envisage cette question. Le devoir moral du chrétien est d’extirper le mal du monde. Cela implique qu’il le peut. C’est ce qu’il affirme à la messe en disant mea culpa. Il ne pourrait pas être coupable s’il n’était libre de faire que les choses soient autres que ce qu’elles sont. En disant mea culpa, il reconnaît qu’il peut agir pour que le monde aille mieux, et qu’il doit user de cette liberté s’il aime son prochain et veut diminuer ses misères. Son devoir est de changer le monde. Il n’y a donc pas d’Éternel Retour ni de « destin » dans le christianisme. Ce sont, paradoxalement, les idées de péché originel et d’amour du prochain apportées par la Bible qui en ont délivré l’humanité.

Cette figure absolue de la liberté n’existait pas dans le monde antique. Elle a été enseignée à l’Occident moderne par le christianisme. En ce sens très radical, on peut dire que toutes les libertés modernes formulées, analysées et instituées par l’Occident siècle après siècle, les libertés politiques, économiques, intellectuelles, proviennent de cette idée absolue de la liberté. Elles ne sont que des mises en application, dans diverses strates du réel, de la liberté théologale fondamentale apportée par la Bible. Elles ont certes leurs justifications « techniques » : les libertés économiques permettent d’optimiser la production, les libertés de pensée et d’expression de sortir des mythes et des dogmatismes pour faire progresser le savoir, les libertés politiques de minimiser les risques d’erreur dans la gouvernance des États et de pacifier la vie sociale. Mais ces moyens n’auraient probablement pu être découverts par des hommes pour qui ce n’aurait pas été un devoir moral impérieux d’œuvrer à l’amélioration du monde et de préparer ainsi le retour du Messie, par des hommes à qui l’Évangile n’aurait pas dit qu’ils pouvaient « soulever des montagnes ».

Le Temps d’y Penser : La liberté est donc souhaitable à deux titres. Elle laisse l’homme libre d’atteindre son salut en combattant le mal. Elle est en même temps le meilleur outil pour y parvenir. Elle l’aide autant qu’elle le responsabilise. Mais n’est-ce pas un confort pour l’homme moderne d’avoir troqué sa liberté contre un plat de lentilles, ce qui le dédouane à peu de frais de son devoir de travailler à l’amélioration du monde ? Dès lors qu’il brade sa liberté, il abandonne aussi avec plaisir ses obligations !

Philippe Nemo : C’est exact. Le problème est qu’avec le socialisme, très vite, il n’y a même plus de lentilles ! Les deux totalitarismes nazi-fasciste et communiste nous ont montré à quoi aboutissait la suppression des libertés, même décidée, au départ, avec les meilleures intentions du monde. Notre jugement sur les totalitarismes est déformé, puisque c’est un jugement ex-post. Du totalitarisme, en effet, nous connaissons désormais les résultats : l’échec économique et social et, sur le plan humain, la pire barbarie que l’Europe ait jamais connue. Mais il ne faut pas oublier que, dans les années 1930, l’idée de totalitarisme était envisagée favorablement par des myriades de bons esprits. Le paradigme socialiste commun aux fascismes et au communisme impliquait qu’on donnât à la collectivité, État ou Parti, un pouvoir total, si l’on voulait qu’ils fussent en mesure de garantir efficacement la prospérité et la justice. Les libertés étaient un obstacle. Or nombreux sont ceux, dans la France d’aujourd’hui, qui sont tentés à nouveau par ces illusions. Nous sommes dans une situation qui rappelle celle des années 1930…

Le Temps d’y Penser : À savoir ?

Philippe Nemo : Le pessimisme international, l’appel à l’État, le renoncement aux libertés les plus précieuses, la chasse aux boucs émissaires. Car le « modèle social français » a dépassé toutes les limites et les déficits s’accumulent jusqu’à l’insupportable, c’est-à-dire à la possible faillite. Or, au lieu de renoncer à ce système socialiste, c’est-à-dire de diminuer drastiquement les dépenses publiques et le nombre de fonctionnaires (comme on l’a fait en Suède, en Suisse ou au Canada), d’augmenter les libertés économiques, de fluidifier le marché du travail et de commencer à rompre avec l’assistanat, la solution qu’on envisage avec entrain est d’augmenter encore les impôts. On s’en prend donc aux « riches ». C’est ce qu’on faisait dans les années 1930 quand on s’en prenait aux juifs ! Et pendant qu’on désigne à la vindicte des Français des Madame Bettencourt, on profite du plaisir ressentimenteux qu’on sait qu’ils éprouveront en voyant saigner ces privilégiés pour leur faire les poches à eux pendant qu’ils regardent ailleurs. En fait, une moitié de la société française, vivant des libres échanges sur le marché, est exploitée par l’autre, celle qui vit d’argent public qu’elle ponctionne sans avoir à rendre de comptes puisqu’elle détient l’essentiel des pouvoirs politiques, administratifs, médiatiques et syndicaux. Les contribuables, bien qu’électeurs, n’en peuvent mais. La prétendue démocratie dans laquelle nous vivons est en réalité une oligarchie.

Le Temps d’y Penser : Mais ce type de « solidarité » contrainte commence à s’essouffler. N’est-ce pas ce qu’on voit déjà au sein de l’Union européenne où, avec la crise, chacun tend à se replier sur lui-même ?

Philippe Nemo : Oui, mais, précisément, le discours prédominant en France consiste à  déplorer cette évolution. On soutient qu’on devrait faire preuve de « solidarité » avec les mauvais élèves de la classe européenne, c’est-à-dire couvrir les déficits des Grecs et des autres futurs faillis. Et l’on reproche amèrement à l’Allemagne qui, elle, travaille et produit, d’être réticente à ces transferts injustifiés et de ne pas trouver normal qu’on lui prenne le fruit de son travail, pendant que les autres se lèvent tard et se croisent les bras. C’est tout juste si on ne traite pas les Allemands de néo-nazis pour ce motif. Or c’est là un dévoiement monstrueux de la notion de « solidarité ».

La solidarité est une belle notion morale et sociale. Elle signifie qu’il est dans la nature de l’être humain d’aider son semblable dans la difficulté. Si, par exemple, les habitants d’une région sont victimes d’une catastrophe – inondation, ouragan, incendie, tremblement de terre… – et qu’ils ne peuvent y faire face seuls parce qu’ils sont submergés par des forces disproportionnées aux forces humaines normales, il est naturel, il est humain que tous les voisins qui le peuvent viennent les aider. Mais la même loi naturelle implique deux choses. La première est qu’aussitôt que les hommes en difficulté auront été sauvés et remis à flot, ils redeviendront autonomes et cesseront de demander de l’aide. La seconde est que, quand ce seront leurs voisins qui seront victimes d’une catastrophe, ils viendront à leur tour les aider, selon un principe fondamental de réciprocité. Voilà la vraie et belle notion de « solidarité », qui peut s’appliquer aussi à l’aide sociale si ceux à qui on porte secours sont effectivement dépassés par le malheur qui les atteint, c’est-à-dire ne peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins quels que soient leurs efforts : veuves et orphelins, vieillards et malades.

Or on a dévoyé cette notion en la prenant en un sens équivalent à « socialisme » (mais sans utiliser ce mot même, dont on sait qu’il ne fait pas l’unanimité…). La « solidarité » est censée signifier que tout ce qui appartient aux uns appartient aux autres. Qu’il n’y a que des biens communs, et que  donc, si les uns ont « plus », les autres « moins », il sera légitime d’organiser un transfert, et ceci de façon permanente, fonctionnelle et structurelle. Ainsi, puisque les Allemands sont riches, « ils peuvent payer » pour les Grecs et, en refusant de le faire, ils manifestent un monstrueux manque de « solidarité ». C’est le même modèle mental que celui qui permet de dire que les riches « peuvent payer » pour combler les comptes déficitaires des retraites. Le problème est que ce modèle, qui flatte évidemment certains instincts ataviques, est contraire à la raison économique comme à la raison morale. Il ne peut y avoir de prospérité générale que si le travail est bien organisé, c’est-à-dire bien divisé ; et, dans des sociétés complexes comme les nôtres, ceci ne peut s’opérer que par les mécanismes de marché, lesquels supposent la propriété privée qui permet à chacun d’utiliser ses ressources en connaissance de cause et pour l’usage le plus efficient.

Ce dévoiement de la belle notion de « solidarité », et sa promotion à toute occasion en France, pour les affaires sociales intérieures comme pour les affaires européennes ou mondiales (on parle aussi d’une nécessaire « solidarité » entre le Nord et le Sud…) a pour origine, je crois, le « solidarisme », doctrine créée au début du xxe siècle par Léon Bourgeois, un des grands maîtres de la franc-maçonnerie de l’époque. Elle a été répandue et enseignée sans discontinuer depuis lors dans les loges, devenant un des axes idéologiques majeurs de l’ordre maçonnique dont, contrairement à ce qu’on croit, la puissance s’affirme ces dernières années en France avec le recul du marxisme (en même temps que le nombre de ses adhérents augmente dans tous les partis, autant que de droite que de gauche). Or cette doctrine franc-maçonne de la solidarité est un erzätz de socialisme. C’est sa présence insistante dans les milieux dirigeants (politiques, administratifs, médiatiques…), même de « droite », qui explique sans doute les impôts record qui existent en France. Car la doctrine prétend donner une justification philosophique aux impôts sans contrepartie. J’entends par là les impôts qui sont payés seulement par une partie des citoyens et qui ne sont pas la rémunération d’un service quelconque rendu par l’État, mais un prélèvement unilatéral (sont de cette nature l’impôt progressif sur le revenu, l’impôt sur les héritages et les donations, les impôts sur le capital, l’ISF…). Or, en bon français, le fait de prendre quelque chose à quelqu’un sans rien lui donner en échange s’appelle un vol. C’est ce vol que la doctrine « solidariste » justifie par des raisons fumeuses : il ne serait que la juste compensation du fait que la richesse des riches résulte du travail de toute la société, et non pas seulement du leur et de celui de leurs ascendants, moyennant quoi c’est indûment qu’ils possèdent la plus grande part de leurs richesses, qu’ils doivent donc restituer à la société, jusqu’à ce que leur fortune rejoigne celle de la moyenne des citoyens. Inversement, les pauvres sont en droit de réclamer à la société des ressources sans offrir en échange aucun travail, parce qu’ils n’ont pas reçu tout ce qu’ils auraient dû recevoir de la richesse produite en commun. Voilà fondée en « théorie » l’assistanat… Et la prétendue « droite » gobe toutes ces bêtises qui, je le répète, ne sont qu’une reformulation en d’autres mots de l’erreur socialiste et collectiviste, de peur de heurter les francs-maçons et d’être accusée de ne pas être « républicaine »…

Le Temps d’y Penser : Que pensez-vous de l’élargissement indéfini de cette Europe « solidaire », que certains voient comme allant du Cap Saint-Vincent à Vladivostok, et d’autres, déjà, de Vladivostok au Cap… de Bonne-Espérance ?

Philippe Nemo : Le plus grand mal, vous vous en doutez. La construction européenne est en elle-même une entreprise extraordinaire qui a permis d’apporter la paix à un continent qui ne l’avait pas connue depuis la Pax romana, et y a engendré une prospérité enviable. Mais il y a aujourd’hui un dévoiement de cette idée. Beaucoup de ceux qui plaident pour l’entrée de la Turquie en Europe voient plus loin. Ils ont un projet d’effacement général des frontières et de gouvernement mondial. Ils engloberaient bien, au delà de la Turquie, le monde asiatique turcophone et, dans la foulée, le Maghreb et tout ce qu’ils pourraient de l’Afrique, tout cela pour constituer un empire du Bien capable de faire pièce à l’empire du Mal incarné à leurs yeux par les États-Unis…

Le Temps d’y Penser : Avec ce paradoxe consistant à postuler que nous sommes plus proches des Turcs que des Américains.

Philippe Nemo : Oui. C’est cette non-prise en compte de l’hétérogénéité culturelle qui est problématique. Car, par ailleurs, je souhaite le plus grand bien aux Turcs, aux Azéris et à la terre entière. Je dis cela sans ironie car il se trouve que je connais un peu la Turquie. J’ai une grande considération pour l’esprit de travail qui y règne et pour les réussites que ce pays a d’ores et déjà engrangées. Mais on n’est pas forcé de se marier avec tous les gens qu’on aime. Le mariage avec la Turquie tuerait net l’Europe telle que ses premiers promoteurs l’avaient conçue (c’est pourquoi l’entrée de la Turquie dans l’Union est soutenue avec véhémence par les eurosceptiques comme les Anglais et par les rivaux de l’Europe comme les Américains). L’objectif des créateurs de l’Europe, en effet, était de réaliser une union des peuples, et non pas seulement une alliance diplomatique et une coopération des États. Leur idée était que toute personne physique ou morale d’un pays européen devait pouvoir, à terme, nouer des relations contractuelles (acheter, vendre, prêter, emprunter, créer une entreprise, embaucher, se faire embaucher…) avec n’importe quelle autre personne physique ou morale d’un autre pays européen. Il faudrait, pour cela, lever les obstacles que constituent le passage des frontières et l’hétérogénéité des droits civil ou social de chaque pays. Les liens contractuels pourraient alors se nouer directement de particulier à particulier sans la médiation des États, et l’Europe, en ce sens, deviendrait une nouvelle société plus ou moins homogène, voire un unique peuple. La division du travail et le libre échange étant étendus sans restriction à 300 millions d’habitants, il en résulterait un bond en avant de la prospérité, et aussi un rayonnement accru de l’Europe face aux autres grands ensembles géopolitiques du monde, la nouvelle Asie et les États-Unis.

Ce projet à la fois grandiose et raisonnable supposait néanmoins qu’il existât entre les sociétés candidates à cette quasi-fusion une homogénéité culturelle suffisante. Car, pour que la coopération d’une personne à une autre soit pacifique et efficiente, il faut qu’elles aient en commun un certain nombre de valeurs, c’est-à-dire de règles de juste conduite morales et juridiques permettant que la communication entre elles soit fluide et confiante, avec le minimum d’ambiguïtés, de conflits et de blocages. Il fallait donc que les pays membres aient à peu près la même culture morale, civique et juridique. Au-dessus de cette « maison » déjà commune, il suffirait alors d’ajouter le « toit » des institutions européennes et du droit européen (qui, de fait, est à peu près le même en substance que les droits civils français, allemand, anglais, italien, etc., et qui n’en diffère que par la formulation).

Cette condition préalable d’homogénéité culturelle était à peu près réalisée dans l’Europe des Quinze. Il n’est déjà pas sûr qu’elle le soit dans l’Europe des Vingt-Sept, dont une partie est orthodoxe et a subi des siècles de gestion ottomane, ce qui a pour conséquence que les sociétés concernées ont une perception du droit, de l’administration et de l’État sensiblement différente de celle qui prévaut dans les sociétés d’Europe occidentale. Supposons néanmoins que ce décalage puisse être assez rapidement surmonté. Il en va tout autrement si l’on envisage de nouveaux élargissements au-delà de l’Europe historique, et en particulier l’entrée d’un grand pays musulman comme la Turquie, à plus forte raison celle de pays peu développés du Proche-Orient ou du Maghreb.

Mais la question se complique par le fait que l’utopisme des groupuscules idéologiques ennemis jurés de la civilisation européenne et qui salivent devant tout projet qui pourrait aboutir à la noyer dans la mondialisation, a reçu le renfort inattendu de puissants lobbies économiques dont les motivations sont évidemment tout autres, mais dont les buts convergent avec les leurs. Il y a en effet en Europe des responsables économiques qui rêvent de faire venir en Europe une main-d’œuvre bon marché capable, d’abord, d’occuper certains emplois pour lesquels la main d’œuvre locale est insuffisante, ensuite de peser sensiblement à la baisse sur les salaires des autres travailleurs européens. Ces lobbies, qui ont tous les moyens de se faire entendre tant des gouvernements nationaux que de la Commission de Bruxelles, sont donc favorables tant à l’immigration en général qu’à un élargissement de l’Europe qui faciliterait considérablement les migrations de travail. Ils ont raison du point de vue qui est le leur, c’est-à-dire selon une logique purement économique : en situation de mondialisation, on ne peut conquérir des marchés étrangers, et résister efficacement à l’arrivée de concurrents sur le territoire même de l’Union, qu’avec des coûts de production tendant à se rapprocher de ceux des pays concurrents. Le problème est qu’on ne peut raisonner ici selon une logique seulement économique, puisque l’afflux en Europe de populations exogènes a aussi des conséquences sociologiques lourdes. Si les capitalistes en question prêtent peu d’attention à ce problème, c’est peut-être qu’ils jouissent en général des bénéfices économiques de l’immigration sans en subir eux-mêmes les nuisances sociales. Grâce à l’argent gagné par leurs entreprises dont la profitabilité est ainsi assurée, ils peuvent habiter les beaux quartiers, en laissant leurs compatriotes moins fortunés se débrouiller, dans les banlieues déshéritées, avec les populations allogènes. J’ai pu voir en Belgique un exemple saisissant de ce contraste. Certains quartiers de Bruxelles, bien délimités, sont constitués de vastes et luxueuses demeures où habitent les privilégiés de l’économie, cependant que d’autres quartiers sont devenus des villes du tiers-monde marquées par la précarité et la domination croissante de l’islamisme.

Cette dimension du problème européen explique certaines choses qui, autrement, demeureraient mystérieuses. Par exemple, je me suis longtemps demandé d’où venait la rage de la droite française à s’aligner systématiquement sur le discours immigrationniste de la gauche, qui ne correspond pas vraiment à son idéologie et à sa tradition. La droite a suivi la gauche sur ce terrain au point de voter avec elle les lois prétendument « antiracistes » – en réalité destructrices de la liberté d’expression et pré-totalitaires – qui interdisent, sous peine de prison, de parler librement des conséquences sociales et culturelles des phénomènes migratoires. Le phénomène noté ci-dessus nous fournit une réponse. Sans doute la droite est-elle sous la coupe des lobbies qui l’ont persuadée qu’il fallait étouffer toute manifestation d’intolérance des populations autochtones à l’encontre des immigrants, intolérance qui pourrait freiner l’installation des nouveaux travailleurs dont leurs entreprises et leurs affaires ont besoin. Ceux de ces capitalistes qui possèdent des journaux et des télévisions ont probablement, en outre, passé la consigne aux directeurs des rédactions qu’ils emploient, lesquels, étant idéologiquement de gauche, l’appliquent sans se faire prier. Ainsi le petit peuple subit-il les effets conjugués de cette « alliance objective » de la droite économique et de la gauche idéologique. Et quand quelqu’un veut se faire son porte-parole, il est traité de « populiste » et on le fait taire en le « lepénisant ». Le petit peuple reste donc bâillonné…

En fait, ceux à qui on peut le plus en vouloir de cette situation, ce ne sont ni les capitalistes qui ont souci de la survie de leurs entreprises, ni les travailleurs qui viennent chercher un meilleur sort en Europe, car les uns et les autres recherchent simplement leur intérêt, et ne sont pas en charge de l’intérêt général du pays à long terme. Mon reproche va à ceux qui sont en principe en charge de celui-ci, c’est-à-dire les hommes politiques. Je constate qu’ils n’ont su résister ni à la pression économique des capitalistes, ni à la pression idéologique des groupes altermondialistes et anti-occidentalistes. Ils n’ont pas pris la mesure du fait que nos sociétés européennes sont sur le bord d’être déchirées, défoncées par ce mélange de populations et de devenir bientôt, peut-être, le théâtre de guerres de rues à la libanaise (comme on le voit maintenant déjà, de façon désormais quasi-quotidienne, en France). Ils ont cru aux balivernes du « multiculturalisme » et du « métissage culturel », sans comprendre qu’il ne peut y avoir de société harmonieuse et efficiente que s’il existe un ensemble minimal de règles de juste conduite communes. Ces règles sont en général le produit d’une longue histoire et elles sont transmises aux jeunes générations par les familles, par l’école, par tout l’environnement social. Ce n’est faire injure à personne que de dire que, quand des membres de cultures très différentes arrivent en masse dans une société, ils ne peuvent du jour au lendemain connaître et pratiquer les mêmes règles. Bien entendu, l’histoire nous montre que des populations allogènes pouvaient parfaitement s’intégrer à un État de droit moderne. Mais cela suppose une politique active d’intégration. Il faut pouvoir compter sur un appareil éducatif à la hauteur de sa tâche et qui ne soit pas profondément dégradé comme l’est le nôtre. Il faut enfin que les rythmes d’arrivées soient suffisamment lents, les flux quantitatifs limités. Prendre en vue cette dimension sociétale, anticiper les conséquences sociologiques des migrations, tenir compte des ressources réelles des pays hôtes, aller donc au-delà du point de vue étroit tant des milieux économiques que des idéologues millénaristes et fanatiques d’un monde sans frontière, telle était la responsabilité propre des politiques. On ne peut que constater qu’en France ils ont gravement failli à leur tâche. Et maintenant, ils sont dépassés et ne s’en cachent même pas…

Le Temps d’y Penser : Pour revenir à la confusion entretenue entre socialisme et solidarité, elle est d’autant plus efficace que le terme solidarité fait vibrer la fibre chrétienne. Il évoque tout naturellement la notion de charité. Et l’épiscopat français est tombé dans le panneau et cautionne encore cette confusion. Comment expliquez-vous cet aveuglement collectif massif ?

Philippe Nemo : J’espère seulement que certains évêques sont moins aveugles que d’autres. L’erreur que commet la majorité d’entre eux peut s’expliquer comme suit. Le christianisme, c’est la charité, et la charité consiste à vouloir délivrer autrui du mal, à diminuer toutes les souffrances. Cela ressemble à la « fraternité » entendue au sens anthropologique, c’est-à-dire au sentiment de proximité qui lie les membres d’une même famille ou d’une même tribu. Or là est l’erreur, car la charité n’est ni un concept psychologique ni un concept sociologique, c’est une notion théologale qui transcende les catégories empiriques (comme l’a dit admirablement Pascal dans son texte sur les trois ordres). D’abord, elle diffère de toute « fraternité » en ce que celle-ci, comme tout sentiment communautaire, comme la justice naturelle elle-même, implique la réciprocité, alors que la relation charitable au prochain est essentiellement dissymétrique (comme l’a bien montré Levinas : je dois tout à autrui, et s’il est vrai qu’autrui, lui aussi, me doit tout, c’est son affaire ; je lui dois tout, quand bien même il ne me paierait pas de retour). D’autre part, la charité ne se limite pas à sa figure « samaritaine », cette charité immédiate qui consiste à aider directement les pauvres et à soigner les malades, dont le Christ a donné plusieurs exemples. Car la lecture de l’Évangile montre que le Christ n’a pas prôné cette seule forme de charité. Le « prochain » n’est pas uniquement celui qui est proche dans l’espace, la chair qui est à quelques centimètres de ma chair. Le Christ est mort pour sauver tous les hommes, ceux du passé, du présent et de l’avenir, maints humains qu’il n’avait jamais vus, qui étaient pour lui des « prochains » au sens théologal, mais des « lointains » au sens empirique du terme. D’où l’on peut déduire que toute personne qui accomplit sciemment et volontairement une tâche qui a pour effet d’améliorer le monde pratique la charité. La charité ne consiste pas seulement à donner de l’argent aux pauvres de la main à la main ou à toucher le lépreux. Elle peut également demander de produire des œuvres de science et des œuvres d’art qui élèvent l’humanité et améliorent son existence. Je pense qu’il y a une charité du savant, de l’artiste, également de l’homme d’État et même, peut-être, du soldat. L’Église le sait bien, qui a canonisé des docteurs et des rois.

Quand on pense à toute la joie et à l’élévation de l’âme que la musique de Jean-Sébastien Bach prodigue encore, des siècles après la mort du compositeur, à des myriades d’auditeurs qu’il ne connaissait pas et dont il ne pouvait même pas imaginer l’existence, on se dit que Jean-Sébastien devait être animé par une charité singulièrement puissante. Cette modalité de rayonnement d’un homme, capable de produire du Bien si loin de soi, au-delà des siècles et des continents, est peut-être une forme de sainteté. De même, il y a peut-être beaucoup de charité chez un scientifique qui poursuit avec persévérance et abnégation des recherches apparemment froides et désintéressées, mais qui pourront avoir pour conséquence, même très lointaine, même absolument invisible aujourd’hui, de soulager les souffrances des hommes. Quand bien même ce scientifique serait, à titre privé, un vrai ours, que son entourage le trouverait rêche et pénible, voire méchant…, peut-être Dieu, à la porte de son Ciel, le jugera-t-il aussi charitable que l’infatigable « petit frère des pauvres » dont les psychologues, depuis La Rochefoucauld, ont montré qu’il pouvait tirer de son activisme quelque bénéfice narcissique et quelques plaisirs substantiels en termes d’accomplissement de soi, et avoir donc déjà sa récompense en ce monde.

Tout cela pour dire que, contrairement à ce que pensent certains chrétiens et même certains clercs, le christianisme n’a rien à voir avec aucune forme de communautarisme, de solidarisme et de socialisme, ou, pour parler comme Karl Popper, avec aucune forme de « société fermée ».

Le Temps d’y Penser : Est-ce en suivant ce raisonnement qu’un chrétien peut approuver selon vous le libéralisme ? Diriez-vous que le marché est moral parce qu’il consiste à offrir des biens et des services à des partenaires que l’on ne connaît pas, à des « lointains » empiriques qui n’en sont pas moins des « prochains » au sens théologal, puisqu’on satisfait réellement leurs besoins et leurs désirs, comme on le ferait avec des proches et des frères ?

Philippe Nemo : Oui. Dans la phase de développement des libertés en Europe, mettons entre le XVIe et le XIXe siècles, de nombreux penseurs chrétiens ont en effet compris que l’économie de marché pouvait réaliser ce que la charité « samaritaine » elle-même rêve de réaliser, et qu’en ce sens il était paradoxal de la condamner sur le plan moral. Ils ont compris que, s’il est vrai que le marché, par sa supérieure efficacité qu’analyse et explique la raison économique, « multiplie les pains », il est profitable d’abord pour les pauvres. De fait, le premier effet du développement du marché a été de permettre la survie d’hommes et de femmes qui, auparavant, seraient morts de faim et d’autres pénuries. Le drame est que les progrès de productivité et de production rendus possibles par la mise en place de l’économie de marché ont d’abord été utilisés pour éviter ces morts par pénuries, donc qu’étant donné que les hommes préfèrent vivre, même miséreux, plutôt que de mourir, ces progrès se sont traduits par une augmentation démographique massive au seuil de pauvreté, et non par une amélioration du niveau de vie. Ce n’est que dans un second temps qu’on utilisera les progrès supplémentaires de croissance pour vivre mieux à population égale (la fameuse « transition démographique »). Il est parfaitement exact qu’on n’avait jamais vu autant de pauvres dans les villes industrielles au début du XIXe siècle (cf. les romans de Dickens, le rapport Villermé, le livre d’Engels sur « Les classes laborieuses en Angleterre »…). Mais ces pauvres n’étaient pas des gens qui auparavant auraient été riches et auraient été appauvris par le nouveau système économique. C’étaient des gens qui, auparavant, seraient morts, ou plutôt, ne seraient pas nés. On a donc accusé à tort le capitalisme d’avoir appauvri les hommes, alors que ce qu’il a fait, c’est qu’il a multiplié les pauvres, ce qui est bien différent (puisque pour multiplier les pauvres, il faut que la société soit plus riche). Le capitalisme a fait ainsi jaillir de la Terre quelque cinq milliards d’êtres humains (la population mondiale est passée de 700 millions d’habitants au milieu du XVIIIe siècle à six milliards aujourd’hui). Il est raisonnable de penser que, dans l’avenir, il permettra à ces êtres humains de vivre mieux. Cela a déjà largement commencé avec le développement des « pays émergents » et celui, spectaculaire, de la Chine, où, en à peine plus de vingt ans, cinq cents millions d’hommes sont sortis de la pauvreté, « Grand Bond en Avant » dont les Chinois ne sont pas redevables au communisme, mais au fait que Deng Xiaoping les a fait rompre avec celui-ci.

Cette supériorité du modèle libéral, polycentrique, d’organisation sociale a été découverte pas à pas, et les chrétiens ont joué dans ce progrès de la science sociale un rôle éminent. Je pense qu’ils étaient spécialement bien orientés pour faire ces découvertes du fait qu’ils avaient une motivation religieuse à entreprendre d’améliorer le monde. Saint Thomas d’Aquin, déjà, s’est progressivement éloigné de la vision aristotélicienne de l’économie qui considérait tout développement capitaliste comme une forme d’hybris, de monstruosité propre à semer le chaos dans la Cité en s’écartant du modèle fixiste de la nature. Saint Thomas, qui vivait en Italie à l’époque où les Républiques marchandes y prospéraient plus que jamais auparavant, a multiplié les exceptions au principe de l’interdiction du prêt à intérêt, ou du respect d’un « prix naturel » dans les échanges nonobstant les variations de l’offre et de la demande. C’est lui qui a commencé à penser l’économie autrement que comme un jeu à somme nulle où les prix doivent être étalonnés sur un prétendu prix naturel que les autorités politiques devraient faire respecter par la contrainte. Ce faisant, il a jeté les bases de l’école thomiste de Salamanque qui forgera les concepts de l’économie moderne au XVIe siècle.

Une grande part de la pensée économique moderne sort de cette « École de Salamanque » composée de théologiens professionnels, et donc de bons chrétiens qui pensaient qu’ils œuvraient en faveur de l’avènement du Royaume de Dieu et non, certes, de la satanisation du monde. Par la suite, leurs idées passeront au Hollandais Grotius, lui-même un chrétien enflammé, à Locke et au monde anglo-saxon protestant. En France même, il y a eu beaucoup de chrétiens parmi les premiers libéraux. C’est afin de mettre un terme aux famines et donc par compassion spéciale pour les pauvres qu’un chrétien comme Pierre de Boisguilbert préconisait la libéralisation du commerce des grains. On retrouve d’autres grands chrétiens chez les penseurs libéraux comme les protestants Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Édouard Laboulaye ou les catholiques Frédéric Bastiat, Paul et Anatole Leroy-Beaulieu. Ce sont ces chrétiens inspirés par l’esprit de l’Évangile qui ont souhaité libéraliser non seulement l’économie, mais aussi la politique et la vie intellectuelle – car ils ont compris qu’il fallait que les idées fussent libres, si l’on voulait faire progresser la science, progrès nécessaire poir améliorer la condition des pauvres. Ils ont donc, à ce titre, souffert du néo-dogmatisme de l’Église incarné par le malheureux Syllabus de Pie IX. Ils n’ont guère trop aimé non plus l’anti-libéralisme économique de l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII, fort heureusement corrigé depuis par Centsimus annus de Jean-Paul II (un pape qui savait d’expérience ce qu’est le socialisme) et Caritas in veritate de Benoît XVI (un pape très intelligent).

Le Temps d’y Penser : Mais alors, pourquoi cette hostilité encore aujourd’hui chez les catholiques français vis-à-vis du libéralisme ?

Philippe Nemo : A cause de la situation générale des idées en France. Les idées libérales sont interdites et présentées de façon déformée et frauduleuse par l’Éducation nationale et les médias. C’est l’Éducation nationale, elle-même sous la mainmise de la franc-maçonnerie, du parti socialiste, du parti communiste et de leurs syndicats affidés, qui rédige le catéchisme des enfants de France petits et grands depuis au moins cent ans. Cette mainmise sur l’éducation doublée après-guerre par la mainmise des communistes sur les médias a abouti à un monopole de la pensée hostile au libéralisme. Celui-ci est présenté comme un produit d’importation des Anglo-Saxons. C’est d’autant plus singulier qu’en pratique l’économie française est encore assez libérale. Le pays vit donc très largement grâce à un modèle que son idéologie dominante caricature et condamne….

Le Temps d’y Penser : C’est un cas de schizophrénie politique assez curieux.

Philippe Nemo : Oui, et qu’on ne retrouve qu’en France, pour des raisons historiques complexes, mais qu’il serait trop long d’exposer dans le présent entretien. En Italie, par exemple, la situation idéologique est très différente : l’Église y est influente, le système universitaire relativement pluraliste, notamment en raison de l’autonomie des régions. Certaines universités sont dominées par les francs-maçons, d’autres par la droite libérale, d’autres par la gauche communiste, etc. Même chose pour les médias. C’est grâce à cette diversité qu’il n’y a pas, comme en France, d’opinions interdites. Il existe, certes, des idées à la mode, d’autres que la mode néglige, d’autres qui ont carrément mauvaise presse. Mais il n’existe pas ces tabous quasiment religieux que la gauche a réussi à imposer en France, cette « pensée unique » qui permet de traiter de quasi-nazis, par exemple, ceux qui émettent le souhait de créer de nouvelles écoles affranchies de la tutelle de l’État et de sauver ainsi la jeunesse française de la machine à crétiniser qui a été mise en place depuis quelque trente ans dans notre pays. Si vous proposez, en France, de « changer de paradigme » et de rompre avec l’idée jacobine et totalitaire d’école unique, on ne vous répondra pas sur un mode rationnel avec des arguments pro et contra mais on vous accusera de vouloir revenir à une école « élitiste », c’est-à-dire d’être contre le Progrès et donc contre le Bien. Ces critiques, loin d’être rationnelles, traduisent une adhésion à de véritables mythes. Si l’on raisonne de façon rationnelle et objective sur ces questions, on pourra observer que l’« école unique » est une idée datant des années 1920 et 1930, quand triomphaient dans maints pays d’Europe les idées totalitaires. La gauche se garde bien de rappeler que l’un de ses grands théoriciens, n°2 du parti socialiste d’alors et haut dignitaire maçonnique, ne fut autre que Marcel Déat, futur chef du principal parti français pro-nazi pendant la guerre. Lui, du moins, avait de la suite dans les idées ! L’école unique, refusée deux fois au Parlement sous la IVe République, a été mise en place par la Ve en raison d’une fatale erreur d’analyse de De Gaulle. Loin de produire le progrès et le bien, elle a produit la régression et toutes les formes imaginables de mal : effondrement du niveau, médiocrité, immoralité, mensonges et novlangue orwelliens, chute honteuse de la France au bas des classements internationaux… Mais le discours que je tiens là n’est pas audible dans la France actuelle (du moins sur l’agora, entièrement occupée par la gauche), puisque celui qui le tient trahit par là même le fait qu’il n’adhère pas à la nouvelle religion dominante. On refuse donc de seulement discuter avec lui…

Le Temps d’y Penser : « On ne discutera pas avec vous » c’est ça le plus grave !

Philippe Nemo : En effet, et je conclurai là-dessus. Cette occlusion non seulement de certaines thèses, mais même de certains sujets sur l’espace public fait qu’il n’y a plus de véritable débat public en France, contrairement à ce qui se passe dans toutes les démocraties voisines. C’est ce qui fait qu’on peut soutenir que la société française est actuellement une société sans tête ou décérébrée. En effet, dès lors que règnent partout les tabous de la nouvelle religion, nombre de problèmes de société, et comme par hasard les plus importants et les plus urgents – éducation, immigration, famille et mœurs sexuelles, fiscalité, politiques sociales, sécurité, justice… – ne peuvent être posés dans le débat public dès lors que les débatteurs entendent sortir du cadre des solutions que la gauche a données à ces problèmes. La gauche voit très bien que le simple fait d’en parler semble signifier qu’ils ne sont pas déjà résolus, ce qui est, en soi, suspect. Pour empêcher qu’on propose à certains de ces problèmes des solutions jugées non orthodoxes, on a même interdit, par de véritables lois de censure – loi Gayssot, lois « mémorielles », loi sur la HALDE… – d’en parler librement. Ces interdictions sont assorties d’amendes hystériques et même de peines de prison, ce qui fait que la terreur est efficace et que les gens se taisent. Ils n’en pensent pas moins, ils parlent librement dans les cercles privés (et, Dieu merci, sur Internet), mais les dissidents n’ont plus accès à l’agora de la Cité, c’est-à-dire aux institutions académiques officielles et aux grands médias. Le débat public reste donc enfermé dans les stricts cadres de la nouvelle orthodoxie, il se réduit à un bavardage insipide, à la « politique-spectacle » et, en ce qui concerne l’université, aux faux problèmes « byzantins » qui ne font peur à personne. Quant aux vrais problèmes, ils continuent, sans doute, à être débattus dans des cercles savants restreints, mais ils ne sont plus jamais posés et analysés sur l’espace public comme il conviendrait dans une démocratie normale.

Or des problèmes qui ne peuvent pas être posés n’ont évidemment aucune chance d’être réglés. La société, ainsi rendue aveugle, ne peut donc que foncer tranquillement dans le mur. Il risque d’arriver à la France ce qui est arrivé à l’Espagne et à l’Italie à partir du XVIe siècle quand l’Inquisition eut fini d’établir son contrôle sur ces pays. Alors qu’ils étaient à la tête de la civilisation européenne, ils ont rétrogradé en queue de peloton et leur retard par rapport à l’Europe du Nord plus libérale s’est prolongé jusqu’en plein XXe siècle. Je pense sérieusement que la France est désormais sur une pente de ce genre.

http://www.letempsdypenser.fr/2010/09/philippe-nemo-liberalisme-et-christianisme/

 

Les valeurs des Français : la liberté en berne?

Nous pouvons voir, dans le graphique ci-dessus, le résultat du travail de longue haleine, dans l’Education nationale et les médias, de l’idéologie égalitariste et progressiste. 

Heureusement, une dépêche AFP plus récente contredit ce résultat accablant de la soudaine préférence de l’égalité sur la liberté.

Les Français préfèrent la liberté. La demande d’égalité est, en réalité, une demande pour l’amélioration des conditions de vie, ou pour la possibilité d’avoir prise sur sa propre vie (d’où l’importance des inégalités de statut, à savoir ceux qui ont la sécurité de l’emploi et les autres). Ici se pose le débat sur la fluidité du marché du travail, règle aux USA mais non en France, qui ne permet pas de retrouver facilement un travail lorsqu’on en perd un.

Notons aussi le fait que 93% des Français sont contre l’immigration, en décalage complet avec les discours médiatiques. Ils souhaitent soit « interdire de venir » (9%) ou « limiter strictement » (43%, ce qui revient presque au même), ou « laisser venir lorsqu’il y a du travail » (mais justement, il n’y en a plus!).

On comprend bien ici que les idéaux libéraux et républicains, à la fois fermes mais généreux, rencontrent de nombreuses attentes non satisfaites dans la population.

Patria Nostra

Le bulletin du Collège Stanislas publiait en 1976 la copie d’un élève de 3ème, classé lauréat national dans un concours écrit sur le thème de la « Patrie ». Le sujet exact du devoir était : « Que signifie pour vous le mot Patrie ? »

Voici sa copie:

Etranger, mon ami, tu me demandes ce que signifie le mot « Patrie ». Si tu as une mère et si tu l’honores, c’est avec ton cœur de fils que tu comprendras mes propres sentiments. Ma patrie, c’est la terre de France où mes ancêtres ont vécu. Ma patrie, c’est cet héritage intellectuel qu’ils m’ont laissé pour le transmettre à mon tour.

Viens voir, étranger, la beauté des paysages de France, la splendeur des monuments édifiés par mes aïeux. Va te reposer dans le vert marais poitevin, admire les roches rouges d’Agay qui se baignent dans le bleu de la mer de Provence. Chemine simplement de Paris vers Lyon.

Sur la route, près d’Avallon, l’élégance raffinée de la basilique de Vézelay fera surgir pour toi l’épopée de nos croisades. Tu arriveras plus loin au château de la Rochepot qui donne à la région un air médiéval. N’oublie pas de visiter en Bourgogne le ravissant hospice de Beaune. Ne néglige pas le barrage de Génissiat. Continue, regarde, réjouis-toi de tant de beauté.

Mais si la France , ma patrie, n’était que belle et aimable, mon amour pour elle ne serait pas si grand. Elle est mieux encore : intelligente et cultivée. La clarté de sa pensée, la finesse de son esprit, l’excellence de son goût te sont déjà connus. Des idées venues de France ont influencé l’humanité toute entière. Sais-tu par exemple, que la bibliothèque personnelle de Frédéric II de Prusse, conservée à Berlin, ne contient que des livres écrits en français ? Ainsi, bien au-delà de nos frontières, des hommes de France sont célèbres : philosophes, écrivains, poètes, artistes, savants. Pascal, Molière, Vigny, Delacroix, Berlioz, Pasteur : tous ont contribué à la gloire de la France.

Et vous, héros humbles et méritants, qui avez fait la France brave et fidèle, vous guerriers morts pour la patrie, comme je vous suis reconnaissant de m’avoir conservé ce précieux bien de mes ancêtres ! De Bayard à Guynemer, des premiers chevaliers aux soldats des dernières guerres, que de dévouements, que de sacrifices !

Et toi mon ami, qui es aussi comme moi une créature de Dieu, ne vois-tu pas qu’ici en France, tu es en terre chrétienne ? Les oratoires pittoresques, les calvaires aux croisées des chemins, les flèches de nos cathédrales sont les témoins de pierre d’une foi vivante. Ma patrie, bonne et pieuse, a vu naître de grands saints. Le sens missionnaire de saint Bernard, la vertu de saint Louis, la charité de saint Vincent de Paul, le zèle du Curé d’Ars sont le vrai trésor laissé par nos ancêtres. De la grande sainte Jeanne d’Arc à la petite Thérèse, de l’épopée de l’une à la vie si simple de l’autre, je retrouve le courage et la bonté des femmes de France. Aux plus humbles d’entre elles, s’est montrée la Vierge Marie. A travers Catherine Labouré, Bernadette de Lourdes, quel honneur pour la France !

Tu comprends maintenant pourquoi, ami étranger, j’aime et je vénère ma patrie comme ma mère ; pourquoi, si riche de tout ce qu’elle me donne, je désire transmettre cet héritage. Ne crois pas que cet amour que j’ai au cœur soit aveugle. Mais devant toi, je ne dirai pas les défauts de ma mère Patrie. Car tu sais bien qu’un fils ne gagne rien à critiquer sa mère. C’est en grandissant lui-même qu’il la fait grandir. Si je veux ma patrie meilleure et plus saine, que je devienne moi-même meilleur et plus sain.

La France, ma patrie a tant de qualités que je ne saurais, ami étranger, te priver de sa douceur ; si tu sais découvrir ses charmes et ses vertus, tu l’aimeras, toi aussi. Je partagerai avec toi ses bontés et, loin de m’appauvrir de ce don, je m’enrichirai de cette tendresse nouvelle que tu lui porteras. Mais ne l’abîme pas, ami étranger, la France, ma douce patrie, ma chère mère ; ne la blâme pas, ne la pervertis pas, ne la démolis pas car je suis là, moi son fils, prêt à la défendre.