Liberté et République

L'énergie de chacun pour tous

Pour une nouvelle politique de l’éducation

« Le poids des générations passées pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants ». Les manifestations lycéennes et étudiantes des quinze dernières années illustrent la phrase de Marx : en 1994, contre le Contrat d’Insertion Professionnel (CIP), en 2005, pour le vieux baccalauréat, en 2006, contre le Contrat Première Embauche (CPE), en 2008, contre la réforme de Xavier Darcos, ou encore cette année contre la réforme sur l’autonomie des universités. Education nationale, morne plaine : où est « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » ?

Tout le monde sait de quoi il s’agit : la baisse du niveau depuis dix ans – 12% des élèves ne savent ni lire, ni écrire, ni compter à l’entrée au collège -, l’augmentation des échecs – 150 000 élèves quittent chaque année l’école sans diplôme ni qualification –, la montée de la violence – 80 000 actes signalés chaque année, la bérézina de la première année de faculté, la défaillance de l’ascenseur social (depuis 1976, la proportion d’enfants d’ouvriers accédant aux grandes écoles s’est réduite ; ils représentaient 11 % des titulaires du bac scientifique contre 5 % aujourd’hui).

La France attend un acte politique et un projet visionnaire. Elle ne veut plus d’un bricolage. Elle ne veut pas d’une énième réforme de l’université, ni d’un aménagement administratif ou technique. On pourra créer toutes les ZEP que l’on veut, on ne répondra pas à son problème. Dégraisser le mammouth, lutter contre l’absentéisme des enseignants, revaloriser la filière professionnelle, sauvegarder la voie littéraire… Toutes ces intentions ne répondent pas à l’exigence de la situation actuelle.

Pas de projet éducatif sans projet politique. C’est la leçon de Jules Ferry. Créer une conscience nationale, unifier la langue, faire des Auvergnats, des Bretons et des Corses un seul et même peuple, tel était le projet éducatif de Ferry pour répondre à la nécessité politique du moment : enraciner la République. Ferry a accompli sa mission. A notre classe politique d’accomplir la sienne et de réensemencer son époque. L’enjeu est de réaliser au XXIè siècle les promesses non tenues de Jules Ferry. Le XXè siècle a réussi la massification du système scolaire. Il s’agit aujourd’hui de le démocratiser.

Les temps ont changé : l’esprit de l’époque n’est plus franco-français. Le monde sonne à la porte : l’intégration des enfants de l’immigration africaine, maghrébine ou asiatique est devenue un sujet incontournable. L’afflux de ces cultures interroge l’identité nationale et le projet éducatif : qu’est-ce qui est non-négociable dans la culture que nous voulons transmettre? qu’est-ce qui est à transformer ?

« Il faut que les gouvernements s’appliquent à redonner aux hommes ce goût de l’avenir qui n’est plus inspiré par la religion et l’état social » (Tocqueville).  Si l’éducation ne devient pas la priorité, aucun des problèmes essentiels qui se pose à notre pays ne pourra être résolu, ni l’intégration des jeunes générations, ni la paix sociale dans les banlieues, ni la compétitivité de la France.

Trois voies s’offrent à nous. Trois films sont sortis ces dernières années qui posent crûment le problème éducatif et indiquent les scénarios possibles: La journée de la jupe, Entre les murs, L’Esquive. Le premier est désespérant ; le second est inquiétant ; le troisième est lumineux. Quel scénario allons-nous choisir pour notre avenir?

1) Former des générations optimistes

La querelle entre les pédagogues et les conservateurs est stérile. L’objet de l’éducation est évidemment la transmission. Toute société veille à accueillir la nouvelle génération dans un monde commun : elle lui lègue un héritage, un patrimoine, des savoirs. C’est pour les élèves que l’école existe et non l’inverse. C’est pourquoi l’école n’a pas pour vocation d’exclure. Si on croit dans le potentiel de chaque enfant, si on aide les jeunes à se fortifier, si on accompagne leurs projets, alors assurément on aura des hommes et des femmes de caractère, de convictions, et d’idéaux.

« Je déteste tout ce qui ne fait que m’instruire, sans augmenter mon activité ou l’animer directement », disait Nietzsche. Plus que jamais, le temps des « antiquaires » est révolu. Dans un monde surinformé, l’enjeu est de transmettre un savoir vivant, qui fait sens,  qui inspire les hommes d’action, qui établit un pont entre le passé et le présent. L’académisme est la cause de l’échec de beaucoup de jeunes.

Internet est une révolution pédagogique en soi, dont tous les effets n’ont pas encore été pensés. Les nouvelles technologies bouleversent l’accès au savoir, la relation à l’écrit, le rapport au temps. Le professeur n’a plus le monopole du savoir. Le temps long de la formation a fait place à l’immédiateté. L’accélération du temps accroît l’impatience des élèves. Google, Youtube et Wikipedia modifient l’usage de la lecture et les temporalités d’apprentissage. L’école, lieu de transmission du savoir, est profondément affectée par ce changement de paradigme. Ses missions doivent être évaluées à l’aune de ce changement de paradigme : comment s’orienter dans les savoirs ? comment hiérarchiser les connaissances ? Le rôle de médiateur du professeur est essentiel aujourd’hui. Le sens de la transmission n’a jamais été plus nécessaire : encore faut-il redéfinir la nature du métier d’enseignant.

Le monde du travail ne peut plus être considéré comme un épouvantail. Il faut inventer une continuité heureuse entre l’école et la société. Il ne s’agit pas de « vendre » les jeunes à l’entreprise, mais de leur donner envie de s’intégrer au monde, de se lancer à son assaut. La fonction de l’école n’est pas de protéger les élèves de la société, mais de leur donner les instruments pour la comprendre et la transformer. Cela n’est possible que si les savoirs perdent leur caractère académique, si le champ du savoir est ouvert à des disciplines nouvelles et à des flexibilités fécondes. L’accès au monde du travail est préparé si l’école transmet les valeurs de la vie : le courage, la générosité, la persévérance, l’opiniâtreté, le sens du collectif, le dépassement de soi.

2)      Transmettre une identité nationale positive

Il y a un bonheur d’être français, d’appartenir à un grand pays qui reste une référence dans le monde. Aucun pays ne peut persévérer dans son être s’il n’a pas la conviction qu’il exprime une singularité heureuse pour le monde.

Dans le film Entre les murs, lorsque l’enseignant lui dit qu’elle est française, la jeune Esmeralda répond : « Je suis française, mais je ne suis pas fière de l’être. »

Cette phrase est un appel au secours qui révèle une fêlure, une difficulté à exister et à adhérer à son pays. Comment parler à ces jeunes issus de l’immigration ? Quelles réponses l’institution peut-elle leur apporter ?

Trois priorités se dégagent : un enseignement positif de l’histoire, l’amour de la langue, une politique audiovisuelle ambitieuse.

La mission de l’école est premièrement d’inculquer à tous les élèves qu’ils sont tous des citoyens à part entière appelés à écrire les nouvelles pages de notre pays. C’est dans cet esprit que l’enseignement de l’histoire joue un rôle fondamental. Dans aucune autre discipline, l’académisme ne fait autant de mal. L’histoire de France n’est pas un long fleuve tranquille. C’est la lente formation d’un pays qui s’est construit à travers ses tâtonnements, ses contradictions, ses échecs et ses réussites. « Une nation ne peut être qu’au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s’opposer à autrui sans défaillance, de s’identifier au meilleur, à l’essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d’images de marque, de mots de passe connus des initiés » (Braudel). L’enseignement l’histoire plonge dans les fondations et les profondeurs de la nation. A cette aune, l’enseignement de plusieurs périodes qui sont au cœur des désunions française doivent faire l’objet d’un réexamen approfondi (par exemple, la période de l’Occupation, la colonisation et la décolonisation…). Pour pouvoir être généreusement tourné vers le reste du monde, un pays doit être apaisé concernant son histoire et son identité.

Deuxièmement, un bon usage de la langue est la condition indispensable de l’apprentissage des autres matières. Elle rend aussi possible l’intégration. L’amour de la langue s’apprend dans les grands textes : Montaigne, Molière, Racine, Rousseau, Stendhal sont des professeurs d’énergie et de beauté. « Il y a dans l’admiration on ne sait quoi de fortifiant » (Hugo).

L’enseignement des classiques n’est pas négociable. « Les courants classiques reviennent à l’ordre du jour et sont, paradoxalement, l’élément révolutionnaire du futur. Le très ancien est l’avenir. Il est ancien et nouveau simultanément, il prendra, tout en demeurant le même, de nombreuses formes qui surprendront » (Alain Robert Coulon, Le sherpa et l’homme blanc).

Encore faut-il trouver l’inventivité pédagogique pour transmettre le goût de ces oeuvres à des publics hétérogènes. L’ennui se vend mal. Comment transmettre le goût de la langue dans les cités ? Le théâtre est une catharsis. En faisant jouer Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, l’enseignante dans le film L’Esquive canalise la « libido » de la parole des élèves. Une institution a donné l’exemple. L’Opéra de Paris a initié un projet inédit :  Dix mois d’école et d’opéra (documentaire de Maurice Tanant). Rarement des jeunes exclus de la culture sont mis en rapport avec une institution d’élite. En sortant les jeunes de leurs quartiers, en les faisant participer à une aventure artistique de qualité, les initiateurs de ce projet ouvrent des horizons à ces jeunes et leur permettent de se construire. Ils n’ont pas pour but de créer des esthètes ou des consommateurs d’art, mais de faire des citoyens ; les élèves recrutés dans des écoles, collèges et lycées difficiles visitent l’opéra et font connaissance de tous les corps de métier, ils assistent à des représentations de danse et de spectacle lyrique et travaillent eux-mêmes à un projet de spectacle. Cette expérience est à généraliser avec tous les théâtres et les opéras.

Troisièmement, l’éducation est intimement liée aux medias, et notamment à la télévision. Il n’y a pas de politique de l’éducation sans une vision politique de la culture. « Un peuple sans goût, sans initiation aux beaux-arts, à la musique, à la littérature, est un peuple prêt à croire que la télévision offre des produits de qualité, entre deux publicités » (Brighelli). La télévision est aujourd’hui l’un des principaux lieux où circulent les idées. Le politique ne peut plus déserter un espace essentiel pour la formation de l’esprit public. Une refonte de l’audiovisuel public est indispensable. Comment est-il possible qu’une chaîne « éducative », France 5, puisse consacrer autant de temps à des tours operator touristiques, à des documentaires animaliers, et occulter les chefs d’œuvre et les grands hommes ? France 5, chaîne culturelle et attractive, pourrait avoir une double vocation : encyclopédique, pour contribuer à l’instruction populaire, et politique, pour construire une mémoire historique.

3)      Ouvrir le système éducatif

L’école est la clé de voûte du système républicain. Mais républicanisme ne veut pas dire fixation archaïque à la IIIè République. L’école n’a plus besoin d’être uniformisée pour être républicaine. Après avoir acquis sa maturité par le mouvement centrifuge de Jules Ferry, l’école peut répondre au défi de l’époque par un mouvement centripète.

Aujourd’hui, l’Education nationale est comme la statue de Glaucus dont parle Rousseau dans la préface du Discours sur l’origine et les fondements  de l’inégalité parmi les hommes : « Semblable à la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à un dieu qu’à une bête féroce, l’âme humaine a pour ainsi dire changé d’apparence au point d’être méconnaissable ». Lorsqu’on veut aborder la question de l’Education Nationale, il se passe en effet quelque chose d’inouï qui ressemble à une mêlée de rugby. Il y a tant d’acteurs, qui recourent à  tant d’intimidation et de mauvaise foi qu’on ne sait plus comment introduire le ballon et que le jeu est rendu impossible. La question se pose : la mêlée est-elle encore possible ? peut-on réformer le système de l’intérieur ? L’Etat – l’arbitre – doit intervenir et prendre ses responsabilités. Il n’est pas suffisant de constater les défaillances du système. C’est la « bonne santé » du système qui est en cause. L’école est en France fondamentalement un lieu anxiogène à tous les niveaux : anxiété des élèves et de leurs parents, anxiété des professeurs et de l’administration, anxiété de la société. Les causes en sont multiples : horaires écrasants, programmes surchargés, académisme…

Dans les années 1980, la France a été interloquée en découvrant le caractère pathogène du système scolaire japonais : après leur journée scolaire, beaucoup d’élèves japonais repartaient dans une autre école, voire dans un internat pour parfaire leurs études. Dépressions, vague de suicides : la pression sociale exercée par l’école japonaise était telle que le gouvernement a essayé d’enrayer ce phénomène en diffusant largement un clip pour exhorter les jeunes à ne pas se suicider. Il est très surprenant de voir à quel point la France a pris le visage du Japon. De nombreux élèves prennent des cours particuliers après leur journée scolaire, compensent leur anxiété par la prise d’alcool ou font des tentatives de suicide (le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans en France, derrière les accidents de la route).

Le caractère anxiogène du système éducatif implique une refondation. Si le politique, comme le dit Platon, est l’art du tissage, l’enjeu est aujourd’hui de tisser l’ancien et le moderne, l’Etat et la société civile. Dans le cadre de l’éducation, Ferry a tissé avec l’Etat « la chaîne » de l’instruction publique. Il faut désormais tisser « la trame » avec la société civile en libéralisant l’école. Si « la source désapprouve toujours le trajet du fleuve » (Bachelard), le fleuve sait qu’il a besoin de tous les ruisseaux, de toutes les rivières, de tous les affluents. En d’autres termes, la liberté de l’école implique l’arrivée de nouveaux acteurs.

La question de l’Education Nationale est la question de la sortie d’un système. C’est par exemple la question que s’est posée Bach pour sortir du système polyphonique, Mozart du clavecin tempéré, ou Beethoven du concerto mozartien.

Cette sortie du système n’est possible que si l’Etat renonce à son monopole. Non content d’avoir la main sur le service public, il a arrimé presque tout l’enseignement privé à son système : mêmes disciplines, mêmes quotas d’heures, mêmes examens, même formation des maîtres. On parle beaucoup de l’autonomie des universités. Mais l’urgence est l’autonomie du privé. Que des écoles expérimentales naissent, que la société civile retrouve l’initiative, que cent écoles fleurissent !

Quant au secteur public, la première question concerne les chefs d’établissement. Si on souhaite vraiment l’autonomie des lycées, il faut d’abord penser l’autonomie du chef d’établissement. Il ne peut plus seulement être la courroie de transmission du rectorat. Un chef d’établissement qui ne peut pas se battre pour son établissement n’a aucune crédibilité.

Dans cette perspective, il est d’abord nécessaire qu’il soit véritablement formé au management et à la direction des hommes. La Journée de la Jupe montre la nécessité d’avoir des personnalités d’autorité avec des équipes soudées pour faire face à des situations problématiques. Cela passe par des formations nouvelles, par exemple à la communication non violente, ou aux questions religieuses dans les établissements concernés par la question. Pourquoi ne pas introduire du coaching pour accompagner les chefs d’établissements dans leur fonction ? On peut aussi envisager qu’ils ne sortent pas du sérail, qu’ils puissent être recrutés dans le secteur privé. Est-il par ailleurs possible de considérer que le statut de fonctionnaire mette à l’abri, en toute impunité, des personnes incompétentes ?

Il est aussi urgent de répondre au sentiment d’abandon des enseignants, régulièrement attaqués, même par les pouvoirs publics. Quand il s’agit de l’avenir du pays, on ne peut résumer les problèmes de l’éducation en termes comptables. Un pacte de confiance entre la nation et les enseignants doit être établi pour mieux les reconnaître, pour mieux les former, pour introduire plus de mobilité dans leur carrière, pour revaloriser leur métier (par exemple, la création d’un service de reconversion…).

D’autres questions doivent être posées : un service civique ne pourrait-il pas accueillir les élèves asociaux ? La rédaction des programmes ne doit-elle pas être ouverte à des intervenants extérieurs au système éducatif ? Chaque département doit avoir une Ecole de la deuxième chance.

On peut aussi créer une agence de l’innovation en matière pédagogique avec des entreprises de communication.  Des « mécénats pour l’école » peuvent être créés pour sponsoriser les collèges et les lycées. Le mécénat est l’effort de la nation entière pour tirer vers le haut les établissements en difficulté. – Refuser la débâcle.

Assurément, la réforme de l’Education nationale devra être précédée d’Etats Généraux. L’objectif est de susciter un grand débat sur l’éducation en réunissant tous ses acteurs, en débouchant sur un diagnostic partagé, des finalités acceptées, des réformes négociées et une mobilisation de tous dans la durée, à partir de plusieurs questions : quelle société voulons-nous construire ? quelle école pour le XXI- siècle ? qu’avons-nous à transmettre ? comment répondre aux attentes de la démocratie française ?

La gauche a été capable de libéraliser les ondes dans les années 1980. Les nouvelles radios ont exprimé la voix de la société civile, multiple et créatrice.

A l’instar de ce qu’a fait la gauche pour les ondes, le gouvernement actuel doit prendre ses responsabilités et faire de la libération de l’école l’acte fondateur d’une politique de civilisation.

Charles Piketty

Martine Aronowicz

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